02 décembre 2016

François Hollande et l'impossible normalité présidentielle



5 minutes de lucidité peuvent-elles racheter 5 ans d'errance ? C'est la question que nous pose François Hollande. Lorsqu'il annonce ce jeudi 1er décembre en direct à la télévision qu'il ne briguera pas de second mandat le président français entre dans l'histoire. Il est le premier président de la Ve république à quitter de plein gré  le palais de l'Elysée alors, que sur papier au moins, il pourrait prétendre prolonger son bail. Une cessation d'activité pour cause de retraite anticipé, un sacrifice utile pour les uns, une fuite piteuse pour les autres, un constat d'impuissance en tout cas, et un premier cas de burn out présidentiel peut-être... 

De ce quinquennat fade et désespérant nous retiendrons ceci : il ne peut y avoir de présidence normale. La promesse électorale était fallacieuse. Bien sûr Hollande voulait ainsi se démarquer du bling bling de l'ère Sarkozy, mais ce fut mal entendu des français, qui crûrent  à une proximité présidentielle qui ne peut être qu'un malentendu. Le président, parce qu'il est élu au suffrage universel et incarne la nation est tout sauf un être normal. Parce que le chef de l'Etat et des armées est le porteur de la promesse républicaine, il transcende clivages et courants et appartient à 60 millions de français qui doivent, individuellement, se sentir représentés par cet homme (ou un jour peut être cette femme). La palette des opinions, croyances, postures, espoirs, craintes ou psychoses françaises doivent toutes trouver une oreille attentive au sommet de la République. Cette qualité d'écoute François Hollande l'avait peut être. Sa capacité à restituer à chacun le sentiment qu'il avait été entendu, ce mélange d' attitude paternaliste (De Gaule) monarchique (Mitterrand) ou du bon copain compréhensif (Chirac) ne fut pas exprimée. Coupé des français, Hollande entendait tout, voyait tout, mais ne renvoyait rien. Rien de significatif en tout cas. 

Son seul rebond dans les sondages fut la période qui suivit les attentats du 13 novembre. C'est malheureux, et le désir de montrer le visage d'une France debout et unie y est pour beaucoup. Sur les errements du monde, la montée des individualismes, la peur du lendemain, le sentiment de précarité économique, la désespérance de ceux qui n'ont plus de quoi vivre dignement et  l'essoufflement des autres qui s'éreintent au travail, François Hollande ne proposait ni réponse, ni message. Dans une France où le sentiment d'appartenir à un groupe s'étiole, où la société se fragmente en groupes sans cesses plus réduits, où le sentiment de concurrence et d'isolement n'a jamais été aussi grand, cette parole présidentielle, capable d'unifier et d'inspirer aurait été la bienvenue. Quand compétitivité, précarité, anxiété deviennent la devise nationale, il faut un projet fort pour s'en sortir par le haut. 

D'un président de la République nous attendons qu'il ne soit surtout pas un homme normal. Un guide, un mentor, un porteur de projet... on peut le suivre ou le combattre, mais cet homme là doit nous dire quelque chose. S'enfermer dans le silence et une fausse normalité c'était ne rien avoir compris à  la fonction présidentielle. 

09 novembre 2016

Trump for président : 3 leçons que nous pouvons en tirer

J
Pour les Européens, c'est un réveil en forme de gueule de bois. Donald Trump désigné prochain président des Etats-Unis, une victoire qui repose sur un succès démocratique incontestable. Pourquoi n'avons-nous pas pu ou voulu la voir venir, et quelles premières leçons en tirer ? 

1. Les médias et les sondeurs font partie de l'ancien monde 

Dans le dernier mois de campagne les sondeurs, à quelques exceptions près,  donnaient très largement Hilary Clinton gagnante. Ils ne remplissent plus la mission pour laquelle ils ont été créés : sentir le poul de l'opinion et prévoir le comportement de l'électeur. Les médias font à peine mieux. La plupart des journaux et télévisions ont bien perçu que Donald Trump représentait une menace et l'ont présenté comme tel. Leur pouvoir de persuasion est donc de plus en plus faible, l'analyse des journalistes ne percole plus dans l'opinion. Le débat politique se fait désormais ailleurs, sur les réseaux sociaux, dans les repas de familles, par le bouche à oreille... La défiance vis à vis du monde des médias disqualifie les professionnels (dont l'auteur de ce blog fait partie). Les appels à la raison sont contre-productifs.  L'ère de la toute-puissance des médias de masse (networks  et télévisions généralistes en tête) appartient au passé. Les journalistes et les analystes  ne sont plus écoutés, et les sondeurs ne sont plus pertinents. Le vote Trump confirme le seisme du Brexit : Il faut prendre acte du déclin de l'information traditionnelle et investir dans de nouveaux outils de mesure si l'on veut continuer à ausculter sérieusement l'opinion.

2. L'Amérique rurale reste incompréhensible aux Européens 

Nous souffrons d'un prisme déformant quand nous regardons ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Nous confondons New-York et Washington avec les Etats-Unis. Surtout nous nous shootons à grandes doses de New-York Times et de CNN, alors que les américains plébiscitent Fox News, Facebook ou leur voisin de pallier. Pour mieux comprendre il faudrait mieux nous immerger. 
Les lunettes avec lesquelles nous regardons l'Amérique sont un miroir déformant. J'ai peur que le regard que nous portons sur la Russie, la Syrie, l'Inde ou la Chine ne soit pas plus juste. Nous devons admettre que les valeurs européennes, toutes défendables qu'elles soient, ne sont pas universelles et que nous ne pouvons pas attendre des autres qu'ils analysent le monde avec nos propres raisonnements. Le fait religieux nous est souvent incompréhensible, les inégalités nous semblent insupportables alors qu'elles peuvent être vécues ailleurs comme parfaitement légitimes, la violence nous répugne alors qu'elle est souvent un instrument de pouvoir ouvertement assumé. Bref, notre boussole n'est pas une boussole mondiale. Ce qui semble une erreur de trajectoire pour un européen est un vote libérateur pour un américain qui souhaite exprimer sa colère. 
 

3. La diabolisation d'un adversaire n'est pas une bonne stratégie de campagne 

Qualifier Donald Trump de populiste, mettre l'accent sur son sexisme, sa vulgarité, son manque de sang-froid n'aura donc pas suffit. La leçon pourrait s'appliquer à de nombreuses démocraties. Denoncer les faiblesses de l'adversaire et focaliser le débat sur sa personnalité ne sont pas les meilleurs moyens de mobiliser l'électorat. On analysera dans les prochaines heures ou prochains jours si les partisans de Bernie Sanders ont fait défaut. Si l'on compare rapidement la campagne Obama et la campagne Clinton, on observera que le premier avait soulevé l'enthousiasme en proposant le désir (ses détracteurs diront le fantasme) d'une Amérique meilleure alors qu'Hillary Clinton se définissait avant-tout comme un rempart à Donald Trump : elle proposait juste de maintenir l'Amérique actuelle parce-que celle proposée par le camp d'en face serait bien pire. Cela manquait de souffle. 
Dans un monde où le citoyen est gagné par le pessimisme et l'inquiétude vouloir simplement reconduire ce qui existe n'est pas un discours gagnant. 
Comparaison n'est pas raison, mais pensons-y quand même un instant, en regardant vers la France. La candidature d'un Manuel Valls, d'un Emmanuel Macron ou d'un Arnaud Montebourg sont porteuses d'un changement de trajectoire. Celle d'un Francois Hollande n'est que la perpétuation d'un monde déjà connu et perçu comme insatisfaisant. Même chose pour Alain Juppé face à Nicolas Sarkozy. Pour ringardiser Marine Le Pen l'électeur français s'enthousiasmera plus facilement pour  une offre nouvelle que pour un vote qui incarne la sécurité. Donald Trump nous rappelle que le rêve mobilise plus que la raison, et que le changement est plus séduisant que l'immobilisme. 





01 octobre 2016

Danse : l'énergie primale de Kawrall, quand le geste précède le jazz

J'ai pu voir hier la première  de "Kawrall" qui entremêle le jazz hypnotique du trompettiste Laurent Blondiau et ses musiciens (le collectif Mâäk)  et l'énergie de 5 danseurs burkinabés emmenés par Salia Salou (il a dansé autrefois avec Maguy Marin).  C'est un spectacle crescendo : début un peu lent, la musique s'amuse à s'égarer un peu longtemps à mon goût, quelques minutes auraient suffit, mais la suite est magnifique et le final absolument grandiose. Les danseurs sont époustouflants, des corps hors-norme (on est grand, petit, trapu, musclé, mais toujours sensuel) avec une énergie primale convaincante. On convie les zombies et la sexualité, la révolte du corps contre les machines, y a du James Brown et des Deschiens, autant que de la danse vaudou et du west-side-story et même des déhanchements disco avec une boule à facettes. Corps déstructurés,  mouvement saccadés, solos et chorégraphies  de groupe impeccables. 

Le rapport des danseurs à la musique passe par la face à face aux musiciens. On se défie, on se bouscule, on se touche, on s'enlace. La place des instruments change, l'espace scénique évolue. Ici , et c'est une remarquable performance, ce sont les danseurs qui impriment le rythme. Si le ballet classique écrit la musique d'abord, dans Kawrall les rôles sont rééquilibrés, il nous semble même que  le mouvement donne le "la".  Les yeux précédent l'oreille. La musique ne justifie plus la chorégraphie, elle l'épouse. 

Côté Jazz le piano Fender Rhodes, la trompette aérienne la pulsation de la basse et les bidouillages électriques ne sont pas sans rappeler le Miles Davis de la période "In a Silent Way" avec l'influence de Joe Zawinul. Bref c'est un moment magique dés que l'on passe les 15 premières minutes. Lors de la première représentation ce vendredi,  rappels et grands sourires venaient récompenser cette belle rencontre de deux univers si complémentaires et deux années de création collective. Le jazz psychédélique rencontre une danse contemporaine inspirée, et les plus belles énergies de l'Afrique, de l'Europe et de l'Amérique se mélangent.

Le spectacle est encore joué ce samedi soir à Bruxelles au théâtre 140 et sera présenté à la biennale de la danse du Val de Marne au printemps 2017.

La vidéo des répétitions ici : 

La photo est de Tom Blaton pour le Théâtre 140. 


18 septembre 2016

Pourquoi Facebook et sa "bulle cognitive" nuisent au débat démocratique

Il est devenu le premier moyen d'information.  Facebook c'est aujourd'hui 1,7 milliards d'utilisateurs dans le monde. Une audience considérable, supérieure à celle de la finale d'une coupe de monde de football (un milliard de téléspectateurs dans le monde en 2014) , d'un grand prix de l'Eurovision (200 millions) ou du superbowl américain (160 millions).  Une influence qui ravale les sites du Daily Mail et du New York Times (les journaux les le plus lus au monde) et leurs 45 millions de visiteurs uniques mensuels au rang d'aimable plaisanterie. 

Le réseau social fait mieux (ou pire) qu' écraser la presse : il la remplace. Pour beaucoup de jeunes et moins jeunes Facebook et les réseaux sociaux sont  un moyen intuitif, pluraliste,  gratuit et légitime de s'informer. On ne contestera pas la puissance de l'outil. Dans leur principe  les réseaux sociaux mettent à ma disposition de manière instantanée l'intégralité ou presque des journaux en ligne. Un courrier international décuplé où je fais moi-même mon marché. Dans leur pratique les réseaux sociaux ne nous permettent  pourtant d'accéder qu'à une microscopique partie de cette gigantesque bibliothèque. Pire, ils ne portent à ma connaissance que ce qui ressemble au contenu que j'ai déjà apprécié. Les algorithmes qui décident quoi nous montrer sont responsables d'un appauvrissement sans précédent de l'information, et du coup de notre capacité à débattre collectivement de ce qui fait l'actualité. 

Ce phénomène, la "bulle cognitive" comme l'appellent les chercheurs, nous l'expérimentons empiriquement à chaque connection. Facebook nous propose un contenu "adapté" à notre profil. Son algorithme (baptisé Edgerank) cumule un nombre considérable de paramètres. Certains sont "fixes" (vos age, sexe, geolocalisation, ce que le réseau sait de votre profession par exemple). D'autres sont dynamiques . Ils mêlent l'affinité (je vois ce que mes "amis" publient ou recommandent) , l'interaction (quand un contenu obtient des Like, commentaires ou partages il est mis en avant ) le type de Media (image, vidéo, statut personnel sont plus valorisés que le simple lien pointant vers un article ) et l'actualité (apres quelques jours un "post" est renvoyé aux poubelles de l'histoire en ligne). En d'autres termes vous n'avez aucune chance de tomber sur un article publié par quelqu'un que vous ne connaissez pas, qu'aucun de vos amis n'aura aimé avant vous et qui a été publié il y a déjà une semaine. Parce qu'il ne vous montre que du contenu qui ressemble à ce que vous avez déjà apprécié Facebook vous conforte dans vos opinions. Le réseau social renforce vos convictions et vous coupe de ceux qui pensent différemment. La bulle cognitive vous enferme en vous donnant l'illusion de vous informer. Google, qui possède un algorithme tout aussi puissant, procède de la même manière. Faites l'expérience : lancez une recherche sur un phénomène politique. Demandez à votre voisin de faire au départ de son ordinateur  la même recherche avec les mêmes termes : vous n'obtiendrez pas les mêmes résultats. Google, Facebook, snapchat ou les autres privilégieront les journaux, blogs et sites que vous consultez régulièrement, les auteurs que vous appréciez, etc. 

C'est grave docteur ? Oui c'est grave si Facebook devient notre unique moyen de nous informer. On m'objectera qu'être abonné à un journal ou regarder la grand messe du JT ne permet pas davantage de pluralisme. Peut-être mais il y a une difference de taille : l'échelle. Dans un quotidien vous pouvez compter une moyenne de 3 articles par page (un peu moins pour les grandes enquêtes, beaucoup plus s'il y a une colonne de breves) et une bonne quarantaine de pages. En feuilletant le journal vous êtes en contact avec au moins une centaine d'articles. Un journal télévisé vous propose une quinzaine de reportages. Je ne sais pas vous, mais moi Facebook me propose royalement 5 ou 6 sujets de fond.  Même si l'élection présidentielle russe lui semble sans intérêt, le lecteur d'un quotidien ou le téléspectateur du JT finiront par en entendre parler. Celui qui ne s'informe que par Facebook passera à  côté. Depuis sa naissance la presse conjugue deux impératifs : porter des informations utiles à la connaissance du lecteur, et être suffisament attrayante pour que ce lecteur la rémunère. Les journaux parlent au citoyen et au client. Les réseaux sociaux ne connaissent que le consommateur. 

On rappellera que sur les réseaux sociaux le vrai et le faux ne sont pas hiérarchisés. Si c'est faux mais que cela fait réagir, cela sera plus visible que le vrai. La propagation de la rumeur et la manipulation sont donc favorisées. Les raisonnements rigoureux et les chiffres objectifs sont renvoyés vers des bibliothèques d'un autre âge. Facebook favorise le partage des émotions, pas des arguments. 
Surtout, et c'est là ce qui me semble le plus grave, Facebook segmente l'information. Ne me présentant que ce qui me fait réagir, encourageant mes obsessions, valorisant mes amis et faisant disparaître ceux qui ne pensent pas comme moi, individualise mon rapport à l'actualité. Le journal télévisé, avec toutes ses imperfections, offrait une base commune sur laquelle nous pouvions deviser. Ce qui était passé au JT etait connu du plus grand nombre. On pouvait le considérer comme le point de départ de la discussion. Ce point de départ à la discussion démocratique a disparu. En segmentant à outrance l'information Facebook atomise le débat. Ce n'est pas qu'une question cruciale pour les organes de presse, condamnés à se réinventer. C'est aussi la fin de la  politique dans un espace commun et partage, qui entraînera un bouleversement  majeur de l'exercice de la citoyenneté. Déjà les politiques délaissent les grands messes au profit des communications individuelles. Moins de discours universels, plus de promesses individuelles (et moins de risques d'être confronté à un journaliste contradicteur). 
Les autoroutes de l'information  nous font cheminer sur de petites routes de campagne où nous ne croisons jamais que nos propres pensées. 

J'écris cet article apres la participation à ce débat : 

http://www.rtbf.be/auvio/detail_les-decodeurs-rtbf?id=2142439



07 mai 2016

La solitude des Bruxellois

Ce n’est pas une fête de l’Iris comme les autres.  « Fêter » la région Bruxelloise,  6 semaines après les attentats du 22 mars  serait d’ailleurs déplacé. Mais dire que Bruxelles est un poumon économique indispensable à tous, qu’il faut y  investir et que la vie doit repartir  est une nécessité politique. Sans surprise les discours de cette fête de l’Iris ont donc commencé par un hommage  aux victimes des attentats et à leurs sauveteurs avant d’embrayer sur la remise en marche de la capitale.

Dans l’ordre Charles Picqué, le président du parlement régional, son vice-président Fouad Ahidar et le ministre-président Rudi Vervoort. Chacun dans son style, avec des accents distincts ont donc lancé une forme d’appel aux autres niveaux de pouvoir.

« Bruxelles a un genou à terre » reconnaît sans ambages Rudi Vervoort, « Bruxelles vit les heures les plus terribles de son histoire ». Il n’y a pas que le 22 mars, le ministre-président remonte deux ans en arrière, à l’attentat de Medhi Nemmouche contre le musée juif et n’élude pas le malaise après le 13 novembre : « nous avons découvert avec effroi que les auteurs des attentats étaient issus de nos quartiers, qu’ils y avaient vécu, qu’il s’y cachaient ». 

Fouad Ahidar s’en prend à la presse « j’en ai marre d’une certaine presse, de ces journaux sensationnalistes, nous avons aussi besoin d’une presse qui relaie les initiatives positives ».  

Charles Picqué se lance dans une parabole avec fourmis, acacia et girafe pour défendre le principe d’un fédéralisme de coopération (si on a bien compris quand l’acacia fournit moins de sève, les fourmis s’en vont, la girafe arrive et mange plus de feuilles, il est finalement préférable que chacun y trouve son compte de manière équilibrée) avant d’asséner « nous perdons notre culture pragmatique du dialogue ». 

Le fédéralisme de coopération, Rudi Vervoort le défend également.  Et tend la main au fédéral « l’heure n’est pas aux jeux politiques, nos concitoyens méritent mieux que des débats institutionnels ».  Le propos est apaisant, la main tendue au fédéral évidente, même si fermer le dossier des réformes institutionnelles bloque aussi le débat sur les zones de police. Faisons fonctionner nos institutions d’abord, c'est le mot d'ordre. C'est le moment que choisit Karl Vanlouwe, un dur de la NVA, pour prendre Rudi en photo avec son smartphone.

La tonalité de ce « standby institutionnel » contraste singulièrement avec l' interview de LauretteOnkelinx au journal Le Soir. D’ailleurs la présidente de la fédération bruxelloise du PS, souvent décrite comme belle mère du gouvernement régional,  n’est pas là alors qu’ Elio Di Rupo a fait le déplacement. C'est toujours instructif de vérifier qui est présent ou pas lors de ce genre d'occasion. 

Coté fédéral Christine Defraigne (présidente du sénat) et Sigfried Bracke (président de la chambre) sont bien visibles, ainsi que les ministre Maggy De Block et François Bellot. Protocolairement il n’y a donc rien à redire. Mais pas de vice-premier ministre (notamment Didier Reynders en charge de Beliris, l'accord de coopération qui finance les grands travaux en Region Bruxelloise, mais qui est en déplacement au proche orient) ni de parlementaires  de la majorité fédérale à l’exception de Françoise Schepmans. Le MR, dans l’opposition à la région, boude la cérémonie : Vincent De Wolf et Françoise Bertieaux sont ailleurs,  seul Olivier De Clipelle représente le groupe libéral. Côté wallon, Paul Magnette n'a pas fait le déplacement non plus. Pour la fédération Wallonie-Bruxelles c'est Philippe Courard (président du parlement) qui assure une présence. 

Dans le jardin, pendant la réception qui suit on mélange un peu tout : les attentats, le piétonnier, les tunnels, les zones de police.  « Ce n’est pas de la faute des Bruxellois si Bruxelles est compliquée, c’est le résultat de compromis avec les communautés » rappelle Charles Picqué.  On glisse encore que ce qui nous tue pas nous rend plus fort. Mais l’enthousiasme fait défaut.


Ce samedi la région Bruxelloise ressemble à un boxeur encore un peu KO qui appelle à l’aide. Et qui doit bien constater que ceux qu’elle appelle ne sont pas venus l’écouter.

16 avril 2016

Joëlle Milquet, Jacqueline Galant : le sacrifice

Ce sont deux démissions rapprochées dans le temps, et pourtant elles n'ont pas grand chose en commun. Joëlle Milquet, ministre de l'enseignement et de la culture de la fédération Wallonie Bruxelles (CDH) et Jacqueline Galand, ministre de la mobilité du gouvernement fédéral (MR) ont donc dû quitter leurs postes respectifs. Avec près de 20 ans de carrière journalistique au compteur, dont une bonne partie comme intervieweur politique, j'ai évidement approché l'une et l'autre. Deux femmes, deux tempéraments, et deux sacrifices. Joëlle Milquet et Jacqueline n'ont pas grand chose en commun de prime abord. Si ce n'est d'avoir offert leur vie à la politique. Cette semaine la politique a décidé de se passer de leurs talents respectifs. Le système les rend à leur vie, et l'atterrissage peut paraître brutal. Tant d'années où l'on travaille du matin au soir, sans compter ses heures, sans craindre les coups, à voir son nom étalé dans les journaux et sali sur les réseaux sociaux, pour se retrouver soudainement face au néant d'une  privée du  sens qu'on voulait lui donner. Dans ces cas là le soutien des siens est très relatif.

Des hommes et des femmes politiques fortement impliqués dans ce qu'ils considèrent être une mission, j'ai appris que la sortie de piste est souvent douloureuse. Mal préparée, involontaire, rarement anticipée. Les politiques sont comme ces acrobates qui poursuivent la voltige sans reconnaître que leurs articulations vieillissent et qu'il y a désormais dans la troupe de jeunes artistes plus agiles. Ils attendent l'accident pour raccrocher. 
Pour Joëlle comme pour Jacqueline de l'accident était prévisible, inscrit, inéluctable. L'une comme l'autre ont vu le mur se rapprocher. Aucune des deux n'a pu freiner à temps. 

Mes premières rencontres avec Joëlle Milquet furent glaçantes. Une interview ? Vraiment ? Oui, bon d'accord, si il faut,  mais deux minutes, là maintenant, tout de suite, debout dans le couloir. Voilà, ça va , vous avez ce que vous voulez ?  allez, au revoir. Et la fois suivante : Une interview ? Vraiment ? Vous êtes qui vous encore ? Ha oui, c'est vrai. Joëlle Milquet était un coup de vent permanent. Il lui aura bien fallu 4 ou 5 interviews pour qu'elle me donne l'impression de me reconnaître et mémoriser un nom de famille qui n'est pourtant pas si courant. Témoigner du respect et valoriser l'interlocuteur  n'était pas son point fort. Ce manque d'écoute et d'ouverture lui a valu un nombre incalculable d'inimitiés. Joëlle Milquet, comme beaucoup de politiques divise l'humanité en deux catégories : ceux qu'elle estime et ceux qui lui veulent du mal. Elle a définitivement classé une majorité  de journalistes dans le second groupe, ce qui rend les rapports rugueux, mais je crois avoir eu le privilège d'avoir parfois  fait  partie de ceux à qui elle reconnaissait un brin de subtilité. Se confronter régulièrement en interview amène à se connaître un peu.  Bosseuse, c'est une évidence. Du matin au soir, passant d'un dossier à l'autre, maîtrisant ses données et son cadre juridique. Boulimique, elle prenait tout en main. Trop, peut être. Passer sans arrêt d'une idée à l'autre ou d'un dossier au suivant puis revenir au précédent sans crier gare perd votre interlocuteur et donne de vous une image brouillonne. Je me suis souvent demandé si c'était un trait de caractère ou un mode de fonctionnement qui permettait de continuer à avancer en camouflant les difficultés. J'ai lu beaucoup de notes de Joëlle Milquet dans ma carrière, y compris au moment des négociations de l'orange bleue. Le point A, le point B, le point C, le point D... On s'y perdait et on avait beau avoir  le sentiment que rien n'était vraiment tranché, à la fin de la démonstration l'auteure voulait vous persuader qu'elle avait avancé. Pas toujours honnête. Joëlle Milquet c'est un peu de l'abattage de Guy Verhofstadt qui vous affirme devant une caméra qu'il y a un accord alors qu'en coulisse on discute encore, le sourire complice en moins, le regard maquillé qui se perd dans les nuages,  les manches que l'on remonte et les mains qui font des moulinets en plus... Surtout Joëlle Milquet ne compartimente pas. Ses enfants, ses convictions, son parti, ses ministères, ses amis. Dans sa vie tout se mélange. La synthèse c'est Joëlle. C'est justement ce que ses amis et  la justice ont fini par lui reprocher, d'avoir tout mélangé. Depuis les affaires de Chareleroi la règle est qu'un ministre inculpé doit faire un pas de côté. Suspension de carrière implicite, peu importe que le ministre soit finalement blanchi ou condamné au final.



Avec Jacqueline Galant c'est une autre histoire. Je l'ai interviewée moins souvent, et pour une bonne raison : elle déclinait la plupart de mes invitations. J'étais déjà un journaliste "installé" quand elle perce sur la scène nationale. Elle n'a pas toujours été sûre d'elle et n'était certainement pas "tout terrain", mais elle avait l'humilité de le reconnaître et travaillait donc ses points faibles. Jacqueline Galant doit son ascension politique à sa popularité dans un fief local où elle avait récupéré une partie de la notoriété paternelle. Une dose de centralisation  ( à Jurbise comme à Mons, tout passe par le bourgmestre) une dose de bon sens, une dose de conservatisme. Je n'ai pas épargné ses penchants populistes et une vision politique qui vise à repousser celui qui est sans le sou ou d'une origine différente (elle rechignait à accueillir des logements sociaux dans sa commune)... mais je pense qu'elle les assumait et les assumera encore. C'est justement ce qui fait son succes électoral. La Jacqueline des champs aime la vie de village, ses réseaux  et ses fêtes traditionnelles, c'est une bonne vivante. La Jacqueline des villes ne supporte pas la promiscuité, l'immigration et l'agitation désordonnée d'une grande agglomération  cosmopolite. Avec des personnalités comme Jacqueline Galant et ses déclarations matamoresques ce que le MR gagne en proximité dans le Hainaut il le perd en image à Bruxelles. Sur l'échiquier politique, soutien inconditionnel de Charles Michel, elle fait pencher le parti sur sa droite. Ses convictions l'avaient amené à discuter avec des parlementaires NVA à une époque où c'était encore tabou. Humainement capable de taper dans le dos et de rire aux éclats avec ses ennemis politiques, Jacqueline Galant est une fille de la campagne, comprenez campagne électorale, pas une stratège des cabinets ministériels qui avancerait précautionneusement avec deux coups d'avance. Pour paraphraser les tontons flingueurs c'est du brutal, qui goûte la  pomme et la betterave, du moment que  ça fait de l'effet et peu importe ce que les journalistes bobos en écrivent. Être ministre ce n'est toutefois pas être bourgmestre, le bon sens et les formules chocs se sont avérés  nettement insuffisants face à l'adversité de la chambre des députés et de sa propre administration. Cheminots, RER, survol de Bruxelles, directeur d'administration en opposition : à force de ne résoudre aucune des crises qui se présentait à elle la  ministre mettait les siens en difficulté. Etre imperméable à la critique (même si on ne doute pas que certaines critiques aient quand meme blessé sous l'apparente  cuirasse) ne vous autorise pas à exposer votre premier ministre.



Voici donc une semaine qui se referme avec deux démissions. L'une pour une inculpation, dont on rappelera qu'elle n'est qu'une inculpation et pas une condamnation. L'autre pour une incapacité à faire les critiques et gérer les conflits. On est très loin des attentats de Bruxelles et de leurs conséquences dramatiques pour lesquels les démissions de Jan Jambon et Koen Geens ont été refusées. La morale de l'histoire est une question de poids politique. Il est plus facile de sacrifier une ministre dont vous savez que le départ ne provoquera pas un déséquilibre qui pourrait vous être fatal.   Joëlle Milquet et Jacqueline Galant n'ont pas que des qualités. Elles étaient surtout dans des positions où leurs partis respectifs avaient plus à perdre qu'à gagner à les laisser en place.

08 décembre 2015

Presse et populisme, entre cousinage et collusion

Les succès électoraux de l'extrême droite sont-ils imputables à un traitement de faveur de la presse ? S'il n'y a pas de traitement de faveur, la mise à l'agenda de thèmes sécuritaires  profite-t-elle aux partis les plus actifs sur le sujet ? Ces questions la presse française se les posaient déjà en 2002. Une génération de journalistes et d'électeurs plus tard, nous voici en 2015 avec les mêmes  interrogations. 

En 25 ans de carrière, la couverture d'un dizaine de campagnes électorales en Belgique mais aussi en France (j'étais notamment envoyé spécial pour  la présidentielle de 2002), ayant  occupé des postes à responsabilité dans plusieurs rédactions, il est évident que ces questions ne me laissent pas indifférent. Je m'en voudrais de ne pas communiquer mes réflexions sur le sujet. 

1. L'extrême droite adore la télévision 


"Le message c'est le médium". L'expression  de Mc Luhan  est bien connue, à chaque époque ses médias, ses codes de communication, ses lieux de débat. Depuis les années 1970 nous vivons dans un paysage médiatique dominé par la télévision. Cela ne veut pas dire que les autres médias (radio, presse) ou autres formes de communication politique (meeting, porte à porte, affichage) ont disparu, mais la télévision est devenue le canal qui touche le plus grand nombre, celui où se déroule l'essentiel du débat, celui qui "écrit" le cœur du  récit politique auquel les autres forums vont se référer. Cette télévision, qui associe le son (porteur de sens) et l'image (porteuse d'émotion ) permet de populariser des visages et de faire passer des messages, à condition que ceux-ci restent suffisamment simples pour être exprimés clairement en quelques phrases. Les idées fortes, celles que l'ont peut exprimer en 15 secondes sont faites pour la télévision. Les positions nuancées, qui ne sont accessibles qu'après l'exposition d'un préambule, ou en faisant référence à un contexte qu'il faut résumer passent nettement moins bien. L'extrême droite, avec ses positions tranchées,  part avec une longueur d'avance. L'effet est encore décuplé avec les emissions en direct. Avec une phrase slogan je fais passer une idée. Qu'elle soit basée sur un mensonge, un raisonnement tronqué ou des chiffres fallacieux ne sera pas deceler par le téléspectateur. Démonter ce slogan en direct exige une connaissance encyclopédique, un sens de l'analyse, une capacité de réflexe et une habileté pédagogique qui sont impossibles à réunir sur le champ (seuls quelques confrères tres sûrs de leur talent  osent soutenir le contraire). 

2. La  télévision adore les tribuns 

C'est l'effet retour de ce que je viens d'expliquer. Pour faire un bon programme de télévision il faut du rythme, des positions tranchées, des visages connus. Le tribun part avec une longueur d'avance sur le spécialiste. En débat la grande gueule écrase l'expert. Les parlementaires que vous verrez en télévision sont ceux qui sont considérés comme "sexy" par les professionnels de la communication : on leur demande de bien s'exprimer, pas de connaître le dossier dans ses moindres recoins. S'ils sont capables de l'un ou l'autre effet oratoire et de suffisamment de malice pour mettre les concurrents en péril c'est encore mieux.  Le débat TV et l'honnêteté intellectuelle ne vont  pas  toujours ensemble. 


3. La frontière  entre populaire et populiste se franchit facilement 

C'est l'objectif de tout Media d'être vu/lu/écouté par le plus grand nombre. Bien sûr tout le monde ne vise pas le même public, chacun défend une politique éditoriale spécifique, et on ne sacrifie pas tout au  désir d'audience. Malgré tout les médias cherchent à attirer, séduire, conquérir, fidéliser. Il faut faire "populaire" dans la cible concernée. Plus le Media vise large plus la pression sera grande, plus la tentation de flatter les bas instincts est présente. Les médias ne sont pas toujours  imaginatifs ou courageux. Les gros titres  sur la sécurité, les francs maçons, le salaire des cadres fonctionnent ? Revoici des gros titres  sur la sécurité, les francs maçons et le salaire des cadres. Ce qui touche à la crainte , à la jalousie, au danger domine. Ajoutez une mention "exclusif" ou une notion de révélation ( "la vérité sur ") pour faire comprendre à votre lecteur  que "les autres" lui  mentent, et vous améliorez encore vos ventes. Le climat général de la presse populaire est  naturellement anxiogène : ce qui se passe bien ne fait jamais vendre.  Il n'y a pas de malice dans cette logique de marché. Juste une collusion entre les intérêts de la presse populaire et ceux des partis populistes. 

4. La presse n'aime pas le pouvoir. L'extrême droite non plus (tant qu'elle ne l'a pas) 

C'est le rôle des journalistes  d'être critiques avec les institutions et ceux qui les dirigent. Cette défiance est une des raisons d'être du quatrième pouvoir, un contrepoids indispensable au bon fonctionnement des démocraties. Encore faut-il que cette mission s'exerce avec discernement. Trop souvent les journalistes confondent le droit à la critique et leur devoir de porter la plume dans la plaie  avec une posture ouvertement populiste. On dézingue à tout va, on raille, on ridiculise. Défiance à tous les étages, de préférence vis à vis du politique, mais aussi vis de la police ou de la justice dont on critique les décisions sans retenue. Tout ce qui vient des autorités est forcément mauvais. On exhalte le culte de l'individu face aux institutions. Il faut toujours moins d' État, moins d'impôts, moins de radars... Cette posture à priori , qu'on réussit  à faire passer pour une mission déontologique et dont on gomme la forte connotation idéologique, est présente dans de très nombreuses rédactions. Cette  lecture populiste du monde détruit la confiance et la concorde. La presse qui l'impose comme  grille de lecture  favorise la montée d'une culture populiste... Les plus lucides et les plus cyniques de mes confrères l'assument ouvertement, éventuellement avec un haussement d'épaules. 


5. Le cas particulier de la sécurité

En 2002 comme en 2015 la sécurité fut un enjeu central du débat dans la dernière ligne droite du débat électoral. On a souvent dit que le passage à tabac d'un grand père qui fit l'ouverture des JT en 2002 avait boosté le score de Jean-Marie Le Pen. En 2015 les attentats de Paris ont, tres logiquement, monopolisé les journalistes et le débat. Disons-le clairement : si en 2002 on peut s'interroger sur la pertinence à mettre une  information relativement mineure à la une, il n'y a aucun discussion à avoir en 2015. Éditions spéciales et couverture exhaustive des événements sont parfaitement justifiées. La presse ne devait en aucun cas s'autocensurer. Les faits sont là, ils sont graves, il faut les traiter à la hauteur de cette gravité, ce qui implique de la surface rédactionnelle, de l'empathie pour les victimes, une dose d'émotion et un peu de retenue. 

Au delà de ce cas particulier, la couverture des questions de sécurité concentre tous les éléments énoncés ci-dessus. Quand on évoque cette thématique les médias (télévision et presse populaire en particulier) recourent à une expression simple, qui préfère l'émotion à l'analyse et  gomme imperceptiblement les nuances. La presse met en avant des figures archétypales :  bourreaux contre victimes, et notre compassion va tres naturellement aux secondes. Une fois les faits exposés et l'émotion passée le discours réclamera invariablement plus de sécurité. L'enquête de presse  s'attachera à dénoncer les failles du système de sécurité  (c'est légitime), elle aura plus de mal à cerner  les causes profondes du mal  (c'est trop complexe, trop lointain, trop incertain). Haro sur les autorités qui nous sont proches. Le cercle infernal où presse populaire et discours populiste avancent en parallèle est déjà  lancé. 

6. Complicité, victimisation, intimidation  

Même si la presse et l'extrême droite développent des discours compatibles, chacun obéit à son propre agenda. Fort heureusement une grande majorité de journalistes n'adhère pas à l'idéologie d'extrême droite. Cette indépendance se traduit à intervalles réguliers par une prise de distance aussi volontairement visible que maladroite. Question de remords sans doute. Le journaliste fait alors part de ses valeurs, dénonce ou appelle à combattre. Il quitte la relation des faits pour s'imposer prescripteur d'opinion. Ses interviews se font beaucoup plus frontales qu'à l'accoutumée. C'est souvent contre productif. Parce que l'électeur/lecteur n'aime pas qu'on l'infantilise. Parce qu'on ne peut pas aboyer avec les loups toute l'année et se retourner contre eux une fois l'élection en vue. Parce que l'extrême droite dénonce  alors, légitimement, un traitement inéquitable. Pourquoi les journalistes quittent-ils leur réserve uniquement contre certaines formations ? L'argument alimente les théories du complot et facilite le discours de victimisation. L'élite confisque le pouvoir, les journalistes sont les complices de l'élite, l'extrême droite rendra le pouvoir au peuple. La presse qui alimente le populisme doit en prendre conscience : quand le populisme qu'elle porte arrivera à ses fins, il ne saura tolérer que la presse conserve un rôle critique et se retournera contre elle. Méfiance et agressivité vis à vis des journalistes sont déjà bien présents lors des interviews : les élus d'extrême droite ne ménagent leurs interlocuteurs que quand ils en ont besoin. Une fois forts ils n'hésitent pas à intimider l'autre pour imposer leur discours, ou à prendre l'opinion à témoin pour dénoncer  un journalisme parasite et partisan. 


7. Le leader en position de force et la liberté relative de la presse 

C'est une caractéristique des grands  mouvements populistes : ils se construisent autour d'une personnalité forte et charismatique. Plus le mouvement a de l'influence, plus la parole de ce leader sera prisée des journalistes. Dans ce type d'organisation c'est la figure centrale qui s'exprime. Parfois quelques lieutenants relaient la bonne parole, mais le nombre d'orateurs reste limité. A la différence des partis traditionnels où le moindre député acceptera toujours une demande d'interview, le mouvement populiste concentre la communication sur quelques individus. Il organise une raréfaction de la prise de parole et   instaure  du coup un rapport de force défavorable à la presse. Si seul le/la président(e) de parti s'exprime c'est forcément cette personne là que les médias s'arrachent. Sûr de son pouvoir d'attraction, fort du poids de sa parole, conscient de son attractivité, le leader populiste impose ses conditions aux médias. Il choisit ses fenêtres d'intervention, sélectionne les titres, impose les thèmes, discute des  journalistes qui l'interviewe ou des contradicteurs qui lui seront opposés. Les médias plieront  plus ou moins en fonction de la concurrence et de la solidité de leur colonne vertébrale. Certes, ce rapport de force entre puissance invitante (le Media) et puissance invitée existe dans tous les domaines (c'est vrai aussi pour le sport et la culture) mais comme le leader populiste est un tribun "il faut " l'avoir. Et comme il n'existe personne d'autre qui pourrait avoir une parole comparable dans son parti c'est du velours. Dans un parti démocratique vous trouverez toujours un vice président , un ministre, un chef de groupe prêt à s'exprimer. Question de concurrence entre élus. Quand le pouvoir du chef est absolu cette concurrence n'existe plus, le Media qui ne plie pas passe à côté de l'interview. France 2 l'a expérimenté à ses dépends en 2015. 

8. La presse joue sa survie 

La presse est débordée par les réseaux sociaux. Plus directs, plus réactifs, plus participatifs, ils proposent une communication en étoile alors que le Media traditionnel est pyramidal (on communique du haut vers le bas de la pyramide). Comme le médium est le message les codes ont changé. Ceux qui prennent la parole sur les réseaux sont les plus militants. Le débat se fait plus agressif, l'exigence de vérité, la simple bonne foi ont tendance à disparaître. Pour ne pas être décrochés les médias durcissent leur ligne éditoriale : il faut trancher pour être visible. Ajoutons une banalisation de la parole raciste qui s'exprime sans complexe sur la toile, une propagation des articles qui échappe à leurs auteurs, vous comprenez que l'impact est considérable. Le passage au 2.0 bouscule la presse et les journalistes. Si la télévision reste le Media dominant pour une grande partie de la population, le débat se déroule désormais sur les réseaux pour l'électorat le plus jeune. Cela vaudra la peine d'y revenir dans un prochain billet. 

9. En Belgique aussi 

Ce que je viens de décrire ne s'appliquerait qu'à la France ? Détrompez-vous. Feuilletez  les journaux, quotidiens ou hebdomadaires. Jetez un œil aux titres, comparez les premières pages. Idem pour les journaux télévisés. Populisme, discours sécuritaire, anti-politisme sont bien présents. Pas toujours. Parfois. Chez certains plus que d'autres. Mais la petite musique résonne, en bruit de fond. Demandez-vous s'il est légitime d'inviter aussi souvent des micros-partis, des parlementaires, des polémistes ou des experts tres actifs sur le seul thème de la sécurité. 
Observez l'appétit des journalistes pour obtenir la parole des tribuns. 
Concentrez-vous sur   la NVA,  comment elle verrouille  sa communication autour de quelques personnalités fortes :  Bart De Wever, Jan Jambon, Theo Francken, Sigfried Bracke. Vous avez déjà entendu un autre parlementaire ? Notez comment ce parti organise ses prises de paroles  en choisissant médias et  journalistes ... Presque toujours les mêmes, et rarement  les plus critiques. Écoutez ces élus  parler des journalistes, les prendre à parti, dire qu'il faut s'en méfier, les opposer au peuple qui, lui, a forcément toujours raison. Vous arriverez sans doute à la conclusion que le populisme n'est pas une exclusivité française et que les méthodes du Front National sont appliquées par d'autres. 

28 novembre 2015

Au Théâtre, une télé-réalité du chômage

C'est une dénonciation du chômage. Plus exactement la dénonciation d'un système économique qui prospère en séparant les individus en deux groupes : travailleurs d'un côté, chômeurs de l'autre. Pour les premiers l'obligation de travailler toujours plus (mais sans gagner davantage). Pour les seconds la perte de droits sociaux élémentaires comme le droit au logement ou au  divertissement. Pour que le système fonctionne il faut que le premier groupe craigne de perdre ses privilèges, et accepte donc, de travailler toujours plus. 

Pour le dénoncer mieux vaut compter sur le théâtre que sur la télévision. Après le succès de "La vie c'est comme un arbre", qui traitait de l'immigration et du déracinement, la  compagnie des voyageurs sans bagage s'attaque à un gros morceau. Raconter le chômage, la relégation, la perte d'estime de soi, l'impuissance des individus face aux décisions de leur direction et l'impossibilité de retrouver un emploi. Pour que cela reste ludique les auteurs se sont autorisés un petit décalage : nous sommes en 2045, la journée de travail est de 15 heures et la retraite à 85 ans. C'est pourtant bien, derrière l'outrance, la situation d'hommes et de femmes  que nous côtoyons aujourd'hui quotidiennement qui se joue sur scène. Le thème est lourd  de conséquence, il y a du sévère derrière la gaudriole, et la démonstration est un peu moins aérienne que dans La vie s'est comme un arbre, qu'on avait trouvé touchée par la grâce (mais le propre de ce genre de pièce est de gagner en efficacité au fur et à mesure que les représentations avancent). 

Au cœur du système économique  Fionn Perry, Mohamed Allouchi et Rachid Hirchi (les auteurs) ont placé la télévision et son utilisation par le  pouvoir politique. On suit donc un présentateur de télé-réalité qui a dû essuyer quelques orages dans sa vie, un acteur de série B devenu président, un coach qui alterne la méditation, la séduction et le caporalisme avec une belle énergie. On reconnaît la musique de fort Boyard et de questions pour un champion et on compatit aux tribulations de nos trois chômeurs, condamnés à la déportation sociale depuis que leur entreprise a été délocalisée en Roumanie. Le rythme est enlevé, y a des chorégraphies amusantes, une série de bonnes répliques (et quelques vannes un peu vulgaires pour dire la vérité), des clins d'œil assez réussis à l'actualité (la chemise d'un directeur déchirée, ou un teeshirt "je suis chômeur" en lettres blanches sur fond noir). L'humour n'est pas gratuit, si on devait cataloguer la pièce on inventerait une nouvelle catégorie , genre vaudeville politico-social.  


En 2045 la perte d'un emploi s'apparente à un cataclysme. En décembre 2015 la troupe de Showmeur Island a dû affronter l'alerte terroriste. Se retrouver du jour au lendemain devant 50 personnes quand près de 200 avaient réservé. Un drame pour les premières semaines qui servent à lancer un spectacle, et qui permettent aux programmateurs des autres salles de se faire une idée. Ce n'est pas la pièce qui est en cause mais l'atmosphère de couvre-feu imposée sur Bruxelles pendant près d'une semaine. Difficile d'aller au théâtre quand on croise des véhicules blindés à tous les carrefours. Le raz-de-marée de l'angoisse a submergé théâtres et salles de concerts. Pour que Showmeur Island (l'île de l'exploitation ) émerge des flots , la troupe a désormais besoin d'un bouche à oreille convaincu. On l'encourage.Ce samedi, quand je l'ai vu, c'était à nouveau sold out. Et on suggère déjà aux auteurs, qu'on voit doués pour croquer la réalité contemporaine, de s'intéresser pour leur prochain spectacle,  à la sécurité, au terrorisme, à la peur de l'autre et aux alertes de niveau 4... il y a là aussi quelques aberrations à démonter. 

25 novembre 2015

Faucons et Colombes : comment métro et écoles ont rouvert

C'est une très longue réunion. Elle va durer 5 heures. Un délai qui témoigne de la difficulté à accorder les violons.  Pour beaucoup de citoyens dire dans même message que la menace reste élevée mais que les enfants doivent retourner à l'école ne passe pas. Essayons de reconstituer le fil des discussions qui ont abouties à cette  décision.
 
Autour de la table les principaux ministres du gouvernement fédéral, les ministres-présidents de la région Bruxelloise (principale concernée)  de la Flandre et de la Fédération Wallonie-Bruxelles (qui ont la tutelle sur l'enseignement) et de professionnels de la sécurité. C'est le fameux conseil fédéral de sécurité, nous sommes lundi après-midi, il faut décider de lever ou non les mesures de précautions prises pendant le week-end. Rouvrir les écoles, faire rouler  le métro, permettre de relancer l'économie,  c'est l'enjeu. Mais en début de réunion c'est la douche froide. L'Organe Central pour l'Analyse de la Menace vient de décider de maintenir l'alerte au niveau 4. Les ministres se raclent la gorge. Comment justifier un assouplissement des mesures si la menace reste imminente ? 

Un clivage va rapidement voir le jour. Il oppose les tenants d'une ligne sécuritaire qui souhaitent suivre les recommandations de l'OCAM à la lettre (on les appèlera les faucons) et ceux qui plaident pour un retour rapide à la normale histoire d'éviter la psychose dans l'opinion  et de préserver les intérêts des entreprises (on les appèlera les colombes). Les colombes ont la volonté de relancer la machine au plus vite. Ils commencent par sonder la validité de la décision de l'OCAM. Pourquoi maintenir ce niveau, quels sont les arguments, les informations qui le justifient ? On écoute les exposés, on s'informe. Lentement le concept de niveau 4 passe de la menace imminente à la menace latente. Elle est bien réelle, mais on ne peut pas dire à quelle moment elle se matérialisera. Les ministres prennent acte. 

Dans le camp des colombes Kris Peeters (CD&V) et Alexander De Croo (Open VLD)  bataillent ferme pour qu'on sorte du régime d'exception puisque le niveau 4 a changé de nature.  On rappelera que de nombreux établissements d'enseignements supérieurs néerlandophones sont installés sur le territoire bruxellois. Dans le camp des faucons Jan Jambon (NVA ) et Charles Michel (MR) estiment que cela ne sera justifiable que si l'on possède une bonne raison à faire valoir à l'opinion publique. Et de bonnes raisons on en pas vraiment : les perquisitions se sont enchaînés tout le week-end mais le noyau dur d'une cellule que les enquêteurs soupçonnent d'être prête à passer à l'action échappe toujours aux policiers. Les terroristes annoncés sont toujours dans la nature.
Le clivage traverse aussi les francophones. Rudy Demotte  semble plus proche des faucons, Rudi Vervoort, des colombes. 

On émet l'idée d'aller vers un assouplissement mais avec un délai de 24 heures. Le clivage n'est pas réellement idéologique. Personne n'ose endosser le rôle de celui qui assume une part de risque au détriment de la population.  Le débat va donc  prendre un tour très pratique. Pour ouvrir les écoles il faudra assurer un minimum de présence policière visible expliquent les ministres concernés. C'est nécessaire pour  rassurer les parents. On entre alors dans une longue phase de calculs d'apothicaires. On parle de 300 policiers (le chiffre final sera 288) pour pouvoir organiser des rondes d'un établissement à l'autre. Les écoles n'ont jamais été au centre de la menace, à la différence des centre commerciaux et des gares. On les a simplement fermé pour garder tous les effectifs disponibles. 

C'est ce que les policiers appellent la saturation de l'espace public. Être présents partout en permanence. Pas une rue où l'on n'aperçoit pas un képi ou un gyrophare. Objectif : décourager la cellule terroriste de passer à l'action. La stratégie semble avoir fonctionné puisqu'on attendait une action terroriste pour dimanche. Si on rouvre les écoles et le métro cela ne doit pas empêcher de poursuivre la saturation  expliquent les policiers aux ministres. Il faut donc trouver des moyens supplémentaires. On active les capacités de réserve des zones locales wallonnes et flamandes. La disposition existe : en cas de demande urgente  , les zones qui ont du  personnel excédentaire ou affecté à des tâches secondaires peuvent le détacher au bénéfice de la zone en difficulté. La coopération se fait sur base volontaire... Quand tout le pays est en zone 3 les chances d'obtenir une telle bonne volonté sont faibles. Il faudra donc puiser dans les réserves de la police federale. Les matchs de football en feront les frais. Pour le métro ce sera l'armée. 

L'heure tourne. Les colombes, qui plaident pour un ouverture des écoles dès le mardi matin sont en train de perdre la partie. Il est bientôt 19 heures. C'est la dernière fenêtre de communication, celle des journaux télévisés. Il ne faut pas la rater. Ce sera donc la réouverture, mais avec un délai de 24 heures, désormais nécessaire pour tout mettre en place. Les ministres descendent. Vervoort, Bourgeois et Demotte sont de la partie. Il s'agit de montrer que fédéral et entités fédérées travaillent de concert, et que oui, coucou Le Monde, il  existe bien un pouvoir régalien en Belgique.  Ceux qui, en tant que ministres, incarnent les institutions se doivent d'être autour de la table. 

Charles Michel prend quelques minutes de plus pour rédiger son communiqué. Le lendemain la NVA fera voler en éclat cette image d'union nationale avec des critiques à la sulfateuse sur le parti socialiste. Dans le parti de Bart De Wever les faucons cohabitent avec les fous de bassan. A moins qu'il s'agisse (déjà) de proteger Jan Jambon dans l'hypothèse où les forces de l'ordre n'aboutiraient pas... Ces longues journées de niveau 4 coûteront des dizaines de millions aux entreprises et aux pouvoirs publics.  Si la menace persiste....  ce sera en pure perte.

14 novembre 2015

Ici aussi c'est Paris

Je suis né à Paris. Pour être plus précis dans la banlieue ouest de la capitale française. J'y ai grandi, étudié, travaillé, aimé. J'en ai arpenté les trottoirs, usé les comptoirs, partagé l'accent. J'ai longtemps eu un plan de métro dans mon portefeuille, même si je connais encore par cœur les lignes qui m'intéressent. Mon Paris à moi est clairement  rive droite (au Nord de la Seine) là où ont eu lieu les attentats d'hier soir. 

J'ai reçu l'alerte. J'ai vu les informations défiler. J'ai pris des nouvelles des miens. J'ai gardé mon smartphone en main et j'ai subi l'avalanche. L'impression d'être enseveli sous une montagne d'informations, de témoignages, de chiffres macabres tous plus hallucinants les uns que les autres. 

J'ai encore en mémoire l'attentat du métro Saint-Michel et la traque de Khaled  Kelkal, en 1995. J'ai partagé la tristesse et l'effroi des attaques contre Charlie Hebdo et l'hyper cacher de la Porte de Vincennes. J'ai constaté la présence des policiers et des militaires à tout les coins de rue. Je m'y suis habitué. J'ai du mal à me souvenir que dans les années 1980 ou 1990, ma jeunesse, cette présence était incongrue. J'ai bien compris que nous changeons d'epoque. Que la frustration créé le terrorisme et que ces attentats ne sont pas les derniers. Que je ne suis pas capable de faire une phrase courte pour expliquer la violence. Que je ne vois pas de solution simple qui permettrait d'assurer en même temps la justice et la paix.

J'ai réfléchi à ma condition de journaliste. Trouver un sens à ce que l'on fait. Se dire que les gens ont plus que jamais besoin d'informations. Que celles-ci soient plus fiables et recoupées que jamais. Que nos journaux partagent l'émotion, oui. Mais qu'ils évitent les dérapages, le simplisme, l'appel à la haine et au repli sur soi. Je me suis interrogé sur le caractère hypnotique de l'info en continu. Sur l'indépendance,de l'information dans un pays en état de guerre. Que j'ai eu la chance de parcourir l'Europe au temps de l'espace Schengen. Que le pire est de se méfier du voisin. Que si l'on doit vivre avec une porte barricadée et un revolver sous l'oreiller les terroristes ont gagné. Que je ne veux pas de ce monde là pour mes enfants. 

Je me suis souvenu de mon école primaire. Une cour carrée, des platanes, des trous dans le bitume qui servent à jouer aux billes. Francois, José, Mohammed, Akim, Ahmed. Certains faisaient le ramadan, d'autres pas, mais nous jouions tous ensemble dans la cour de récréation. Tous parisiens. Je les ai perdu de vue depuis longtemps.  Je me dis que l'un d'être eux est peut être allongé sur un trottoir ou dans la salle du bataclan. Qu'un autre a peut être eu un petit frère ou un fils  parti combattre en Syrie. Que le Dieu des terroristes ne leur a rien demandé. Que se cacher derrière sa religion pour justifier un carnage nous ramène au moyen-âge. 

Je suis né à Paris. C'est le hasard. La vie m'a emmené vers d'autres villes, mais je retourne souvent avec plaisir vers ma patrie d'origine. J'en partage le deuil.  J'en porte les valeurs, celles d'une ville qui a fait la révolution, et que je veux croire universelles. Parce qu'à Paris les hommes naissent libres et égaux, quelque soit leur naissance, leur origine et leur religion. Parce qu'on renvoie la question religieuse à la sphère privée, que la vie politique a pour but d'améliorer le sort de tous ici bas. Parce  qu'on affirme qu'une vie humaine est supérieure aux commandements sacrés. Que ces idées sont partout où je suis.   Ici c'est Paris.