29 avril 2017

2002-2017, face à Le Pen, 15 années d'anesthésie générale

 Nous sommes le 21 avril 2002. Je suis au quartier général de Lionel Jospin. Je travaille pour RTL TVI, télévision privée belge. Je viens de suivre les derniers jours de campagne du candidat du Parti Socialiste. C'est la fin d'après midi, il faut négocier une position pour les duplex, pas prévue malgré l'accréditation. L'ambiance est terne, Jospin n'est pas le favori, Chirac semble plus dynamique. Cette semaine là j'ai côtoyé un candidat mal à l'aise, terne, froid dans ses apparitions publiques. Ses meetings ne font pas le plein. Dans une école des Ardennes, quelques jours plus tôt, c'est Jack Lang qui le pousse à se rapprocher des enfants, lui dit à l'oreille d'aller serrer les mains, entretient la conversation à sa place. Comme si Jospin, perdu dans ses pensées, fatigué, ailleurs, n'avait pas vraiment envie d'être président, et encore moins de faire l'effort d'être candidat.

Nous sommes le 21 avril 2002. Il est environ 18h et de premières fuites des instituts de sondage annoncent l'inconcevable. Jean-Marie Le Pen arrive devant le candidat du PS. Lionel Jospin ne sera pas au second tour. Les journalistes s'échangent la rumeur à l'oreille. Devant moi Jean-Michel Apathie, qui travaille à l'époque pour France Inter, répond à un confrère qui réalise un documentaire. Il dit son scepticisme, préfère attendre le chiffre de 20h. Mais il pronostique déjà le réflexe du front républicain et le boulevard pour Jacques Chirac au second tour. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Un peu avant de prendre l'antenne pour le journal de 19h j'ai mon confrère Philippe Castel en ligne. Lui est au QG de Jacques Chirac justement. Il a les mêmes infos. Nous convenons de ne pas les donner. Pas possible de citer les instituts de sondage, donc de crédibiliser l'information. Pas à nous, chaîne belge, d'influencer l'élection française pensons nous à l'époque. Même si les réseaux sociaux n'ont pas l'influence d'aujourd'hui nous savons qu'une telle annonce traverserait la frontière et aurait des conséquences. Nos interrogations et pudeurs de l'époque semble bien dépassées 15 ans plus tard. Avec le recul je pense que nous ne voulions surtout pas y croire et espérions un retournement de situation avant 20h. Le duplex de 19h sera plein de sous-entendus et de banalités : oui la tension monte, oui les visages  sont tendus, oui Lionel Jospin est bien là, mais il est à l'étage supérieur avec ses conseillers, pas dans la salle de presse, etc. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Dans la rue les passants qui attendent le long des barrières de sécurité interrogent ceux qui sortent prendre l'air. On ne peut rien leur dire. Radio Londres n'existe pas encore. 20 heures, l'heure du grand journal et de l'annonce officielle pour les français, celle d'un flash spécial pour les belges. À la rue Saint-Martin on entend des cris d'effroi. Les positions duplex sont sur un balcon circulaire, en hauteur. Les militants en bas, quittent rapidement les lieux. Avec mon cameraman nous commençons à tourner le traditionnel reportage d'ambiance pour les éditions du lendemain. Lionel Jospin prend la parole et annonce qu'il quitte la vie politique. Nouveaux cris d'effroi, quelques larmes qu'on dissimule aux caméras. Dans la salle Laurent Fabius et Pierre Moscovici déclinent mes demandes d'interviews. 

Nous sommes le 21 avril 2002, je ressors rue Saint-Martin. Plus personne derrière les barrières de sécurité, les militants sont rentrés pleurer chez eux. Nous remontons vers la porte Saint-Martin où des grappes de jeunes gens défilent le poing levé : "F comme fasciste, N comme nazi, à bas, à bas,  le Front National". Ils remontent le boulevard direction place de la République puis repiquent vers Bastille. Manifestations spontanées, émotion partagée. Écrire  que l'ambiance est insurrectionnelle serait  exagéré mais il règne dans Paris une ambiance particulière. Je passe par le QG de Jacques Chirac : les militants se partagent entre joie et visages fermés. Ce sont les plus âgés qui semblent les plus soucieux. Gagner dans ces conditions c'est quand même une défaite me dira l'un d'eux. 

Nous sommes le 22 ou le 23, ma mémoire, me fait défaut. Ma chef d'édition me demande d'aller couvrir une conférence de presse de Jean-Marie Le Pen. J'ai d'abord un haut-le-cœur. Je conteste. Devons-nous vraiment relayer ses propos dans ce contexte ? Elle a évidement raison, c'est l'actualité du moment. Cela se passe au paquebot, siège du Front National de l'époque, à Saint-Cloud. Carte de presse exigée, nous  sommes fouillés à l'entrée. Le service de sécurité du FN, cheveux ras et tout de noir vêtu ce n'est pas une légende, même pour la presse. Nous sommes des dizaines de journalistes européens. Je me mets un peu à l'écart pour enregistrer mon face caméra à côté d'une collègue autrichienne mais Bruno Gollnish se plante à moins de 3 mètres, il veut écouter ce que les journalistes racontent. J'enregistrerai mon face caméra à l'extérieur. J'y expliquerai que le discours du FN n'a pas changé, qu'il reste nauséabond, mais que l'accession de son leader au second tour décuple son audience. Une prise de position inhabituelle dans mes reportages.

Le 1er mai 2002 je suis de retour à Paris. Deux manifestations à couvrir. Celle du FN en hommage à Jeanne d'Arc le matin. Celle de ses opposants l'après midi. Quelques dizaines de milliers de personnes pour la première. 400 000 pour la seconde. Les durs de durs du mouvement flamand sont là, venus apporter leur soutien au camarade Jean-Marie. En uniforme noir et formation militaire, alignés, au milieu du boulevard... sauf quand on sort une caméra, car ils se dispersent alors instantanément. Devant la statue de Jeanne D'arc l'émeute. Le cameraman qui m'accompagne doit filmer entre les jambes d'un membre du service d'ordre pour voir Jean-Marie Le Pen déposer sa gerbe de fleur. Le gars lui facilite la tâche. Oui, il y a des gens sympas, même au service d'ordre du FN, c'est pas la question. 

J'interviewe une jeune Marine Le Pen, tout sourire. Vous êtes qui ? Ah, la Belgique, d'accord. Les militants, eux, ont comme consigne de ne pas parler à la presse. Quand on essaye nous sommes pris à parti. Et les skinheads quand ils croisent notre duo (je porte costume et cravate, et mon cameraman porte sa caméra) nous balancent de virils coups d'épaules. Ne pas répondre aux provocations et éviter la bagarre. Le camion satellite nous attend derrière l'opéra. La société de gardiennage contactée par RTL a eu la bonne idée de le faire protéger par un maître chien au visage basané... après avoir essuyé quelques crachats et regards noir, il est évident que le maître chien est plus en danger que nous et nous l'enfemons dans le camion. On ne sait plus qui protège qui du coup. Quelques  coups de pied résonnent sur la  carrosserie pendant le montage, mais rien de plus. Nous démonterons et partiront au plus  vite une fois le reportage envoyé. L'aversion du Front National pour la presse ne date pas d'hier. À titre personnel je me souviens de ce premier mai 2002  comme du jour où j'ai expérimenté personnellement ses tentatives d'intimidation physiques.

 L'après midi sera plus traditionnelle. Cela ressemble à la grande manifestation anti-raciste d'après Carpentras. On cherche les belges pour les interroger, malgré l'immense cohue on en trouve sans trop de difficulté. Au total plus d'un million de personne auront manifesté ce jour là à travers la France. Jacques Chirac, lui aura refusé de débattre avec Le Pen à la TV.  Quelques jours plus tard il l'emportera avec 83% des suffrages au second tour. 

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour mesurer combien les choses ont changé en 15 ans. En une génération nous sommes passés de la stupéfaction à la résignation. De la protestation à la banalisation. Les réactions de la presse, l'accès du FN aux médias, la mobilisation de ses adversaires, les appels au front républicain, la solidité des reports de voix : 2017 ne ressemble en rien  à un remake de 2002. Il serait hasardeux de croire que le résultat du second tour sera un copié-collé de ce que nous avons vécu il y a 15 ans. Quand l'histoire bégaye, ce n'est pas forcément dans le bon sens. 

12 avril 2017

Kaurismäki : que fait l'Europe des réfugiés ?



 Kaurismäki c'est un style. Une ambiance. Un humour. On adhère ou pas. De "Shadows in Paradise" à "J'ai engagé un tueur" (avec Jean-Pierre Leaud) en passant surtout par le déjanté et jouissif "Leningrad cowboys go America" l'auteur de ce blog avoue une affection particulière pour ce cinéaste finlandais, sa poésie, ses personnages largués, ses situations improbables et son humour teinté d'absurde. Dialogue minimaliste et  look vintage donnent à son œuvre un côté désuet et hors du temps, comme si le cinéma de la nouvelle vague avait croisé celui de Jacques Tati. 

Si vous devez voir "De l'autre côté de l'espoir" ce n'est pas (que) pour des questions d'esthétique cinématographique. C'est aussi parce qu'Aki Kaurismäki vient de saisir le desarroi du continent européen face à la question des réfugiés. Ce n'est pas un film coup de poing, la démonstration militante, que ce soit façon Michael Moore, Robert Guedigian ou Lucas Belvaux, n'est pas le style de la maison Kaurismäki. Et pourtant le cinéaste nous tend un miroir où nous ne pourrons nous empêcher de tiquer en contemplant notre reflet. Face à nous, un représentant de commerce qui quitte sa femme et son stock de chemises pour racheter un improbable restaurant face à un réfugié syrien qui débarque en Finlande apres un long périple par la Grèce et la Hongrie. Deux personnages fouillés, avec leurs forces et leurs petites faiblesses, leurs moments de courage, leurs renoncements et leurs fuites. La police, le centre d'accueil, les faux-papiers : le décor est bien celui de nos journaux télévisés. 

Chez Kaurismäki les personnages sont pourtant des abandonnés de leur époque. Des voitures hors du temps, des fringues pas possibles, une musique delicisieusement ringarde. Des décrochés de la société de consommation, en somme, condamnés à prendre en main leur propre destin. Le rythme lent du réalisateur accentue le contraste entre ceux qui sont "out" , mais au centre de ses films, et ceux qui sont "in" mais ne font que passer frénétiquement dans le décor. Wikhström, le représentant de commerce, et Khaled, le réfugié, sont aussi "out" l'un que l'autre. Notre empathie peut aller autant vers l'un que vers l'autre et c'est l'une des forces du scénario. 

Entre les deux hommes cela commence par un coup de poing, mais le restaurateur ouvre sa porte au réfugié. Il n'oublie pas de l'exploiter au passage, la solidarité n'excluant pas un certain intéressement. Kaurismäki n'aime pas le manichéisme. Si certains finlandais fraternisent, d'autre font la chasse aux demandeurs d'asile. Les skinheads existent et frappent. Quand le scénario se referme, on est pas certain que notre réfugié, victime d'un de leurs coups de couteaux, s'en sorte. Il y a bien face à l'afflux d'étrangers deux sortes de finlandais, comme il y a probablement  deux sortes de belges et de français. C'est cette capacité de Kaurismäki à dépeindre les deux faces d'une même pièce qui nous est précieuse. Le côté pile et le côté face. Ceux qui accueillent et ceux qui rejettent. Ceux qui aident, et en même temps en profitent. Ceux qui s'intègrent, et en même temps subissent. Ceux qui débarquent et rêvent de repartir. 

"De l'autre côté de l'espoir" nous retiendrons le décorum  du tribunal qui statue sur la demande d'asile. Le fonctionnaire de l'émigration, entouré de ses assesseurs,  y explique sans rire qu'Alep n'est pas considérée comme une zone de danger. Il égrène les articles de loi. Demande rejetée. On peut ainsi dire le droit et mépriser la justice. Le soir même la télévision finlandaise relate les bombardements qui écrasent la ville. La juxtaposition des deux scènes, sans cri, sans esbroufe, est un magnifique uppercut. Un coup de griffe du réalisateur qui justifie le film à lui seul.  De la Finlande, ou des pays nordiques en général nous gardions une image de tolérance et de pays d'accueil. L'image est en train de se ternir. C'est valable pour l'Europe toute entière. Comme si la pièce de monnaie était en train de tomber du mauvais côté. 

05 avril 2017

Présidentielle : le débat qui ouvre les fenêtres


Philippe Poutou : "Fillon, que des histoires... par CNEWS .

 C'est un débat dont on pouvait penser qu'il ne ferait pas recette et n'apporterait pas grand chose à la campagne. Onze candidats d'un coup, l'obligation de respecter l'équilibre des temps de parole, ce n'est pas télévisuel, pas digeste, pas sexy... et pourtant, c'est un coup de frais qui a soufflé dans nos téléviseurs.
De l'élection présidentielle nous n'avions vu que l'écume. Les stars, leurs petites phrases, les polémiques, les affaires. Macron, Fillon, Le Pen, Hamon, Mélenchon. Le débat médiatique se résumait à ces cinq candidats, dont il est vraisemblable qu'ils feront les plus gros scores. 

C'était  oublier que le débat républicain ne se résume pas à l'arène des médias. Quiquonque est dans les conditions (jouir de ses droits civiques, être de nationalité française, depuis 2011 il n'est même plus nécessaire d'avoir 24 ans) et  obtient les parrainages nécessaires peut se présenter. Dans nos téléviseurs ont donc débarqués les oubliés de la campagne. Ceux qu'on entend guère mais dont les noms figureront pourtant sur les bulletins de vote. Et le contraste est saisissant. La chemise ouverte et le débit mitraillette de Philippe Poutou, le vocabulaire très concret de Nathalie  Arthaud, l'agressivité de Nicolas Dupont-Aignant, l'accent pyrénéen rocailleux de Jean Lassalle. 

Ce qui frappait mardi soir c'était le grand décalage entre les paroles maîtrisées , formatées des 5 grands (Mélenchon compris) et les maladresses des petits. Il fallait s'accrocher pour comprendre l'accent du  béarnais. S'étonner qu'un des deux trotskistes tourne régulièrement le dos à la caméra pour consulter ses camarades. S'interroger sur les circonvolutions des candidats souverainistes. Le chroniqueur de campagne proposera de classifier les candidats  en deux nouveaux camps : ceux qui suivent des médias training et maîtrisent la TV et ceux qui débarquent sur un plateau aussi à l'aise qu'une vache parthenaise au salon de l'agriculture, dans la lumière, certes, mais pas franchement dans son élément. 

Lors de ce débat Le Pen faisait du Le Pen, Fillon du Fillon et Mélenchon faisait du Mélenchon. Parce que l'on connaît leurs personnalités, leurs codes de communication, leurs tics de langage et leur rhétorique. Poutou  était Poutou et Cheminade était Cheminade. Ceux qui ne suivent pas intensivement la politique ne se souvenaient probablement pas qu'ils étaient déjà candidats il y a 5 ans. Lassalle était absolument neuf. Cette nouveauté s'entend, et c'est l'un des rares moments où ne pas maîtriser les codes de la télévision est finalement un atout pour passer à la télévision. Un gage d'authenticité. 

Notre onze de base est donc composé d'un noyau de cinq joueurs de haut niveau complété par 6 compétiteurs de niveau amateur. Et mine de rien cela permet au débat d'être plus représentatif. La France d'aujourd'hui c'est aussi des Arthauds et des Poutous qui ne se reconnaissent pas dans la social-démocratie. Des Cheminades ou des Dupont-Aignants en  froid avec une droite trop policée pour eux. Des Lassalles qui regardent les grandes villes  avec suspicion. Qu'on les entende une fois de temps en temps reflète la diversité des positions sociales et des opinions. La campagne sentait le renfermé, elle prend un nouveau souffle. 

Au delà de leurs ambitions individuelles chacun de ces compétiteurs  se présente avec la conviction que sa candidature porte un message particulier, qui ne peut pas se résumer à celui du voisin. Passons sur la rivalité historique des courants trotskistes, dont on peut se demander si elle relève de l'anecdote, des querelles de famille, ou de l'histoire. Intéressons nous à deux grands clivages : l'Europe et l'économie de marché. Sur le front européen, Macron, Fillon, Hamon défendent une France dans l'Union Européenne. Mélenchon et Lassalle sont tièdes (il faut réformer ou sortir) les autres prônent le cavalier seul... c'est une France euro sceptique qui se dessine sous nos yeux, très loin  du discours dominant. Sur l'économie de marché même chose : Fillon et Macron la défendent. Hamon et Lassalle l'encadreraient davantage. Cheminade, Dupont-Aignant et Le Pen y greffent l'idée d'une préférence nationale. Mélenchon et les trzotkystes la combattent ouvertement. Faites les comptes : seuls deux candidats assument ouvertement le libre échange, alors que c'est notre réalité économique d'aujourd'hui. Peut-on vraiment sortir du libéralisme et embrasser un autre modèle ? Une majorité de notre onze présidentiel semble le penser. Là encore le décalage est complet avec le discours servi par la presse, les TV, les experts... 

Alors bien sûr tout le monde n'affiche pas un profil de présidentiable. On irait volontiers causer politique  autour d'une bière avec quelques uns de ces candidats. On ne leur confierait pas à tous le bouton nucléaire ni même les choix budgétaires ou le maintien de l'ordre. Il n'empêche : l'opinion ne se résume plus à 5 grands courants de pensée (la droite, l'extrême droite, le centre, la gauche et l'extrême gauche pour faire simple). Notre  société est devenue plus complexe, plus morcelée, les fossés se creusent et les partis politiques sont de plus en plus lointains et de moins en moins représentatifs. Ce que nous percevons dans cette opposition entre les grands et les petits candidats c'est aussi une opposition entre ceux qui détiennent  le pouvoir ou y aspirent, et ceux qui le subissent. Entre ceux qui connaissent les codes, et ceux qui restent en marge. Les journalistes, sondeurs, analystes et prescripteurs  d'opinion devraient y réfléchir à deux fois. 

Apres Trump et le Brexit certains d'entre eux pensent de nouveau pouvoir être sûrs que Le Pen et Macron s'imposeront au premier tour de la présidentielle.  Les plus téméraires évoquent une remontée de Fillon et une percée de Mélenchon mais sans y croire. C'est un manque d'humilité. Même si les "petits candidats" ne captaient  tous ensemble que 10% des suffrages, ces votes représentent des millions de citoyens. Et ils sont en mesure de faire pencher le résultat d'un côté ou de l'autre bien plus qu'on ne le croit. Pire encore pour nos certitudes ancrées : ces suffrages ne se reporteront pas sur un classique schéma gauche/droite mais plutôt en fonction de convictions relatives à la souveraineté (repli sur la nation ou ouverture )  ou à l'économie ( liberté du marché ou intervention de l'Etat). Il faut avoir la modestie de reconnaître qu'on a du mal à appréhender ces phénomènes en restant dans une salle de rédaction ou ne quittant pas le centre de Paris. 

La palme de l'entre soi va aux Experts de BFM. Ils ont estimé que Philippe Poutou n'était point présidentiable puisqu'il manquait de respect à François Fillon. Critiquer le recour à l'immunité pour éviter de répondre aux juges, et souligner que cette immunité n'était pas offerte au premier venu.  Il faut une proximité avec les cercles de pouvoir proche de l'aveuglement pour ne pas voir que le candidat trotskyste exprimait un sentiment d'injustice qui est aujourd'hui largement partagé. 

01 avril 2017

Comment Manuel Valls a tué Hamon, Mitterrand et le PS d'un coup


C'est une histoire qui commence en 1971. Congrès d'Epinay. Francois Mitterrand réussit à agréger à la SFIO, la section française de l'internationale ouvrière, le parti de Jean Jaurès, sa propre organisation , la  petite Convention des Institutions Républicaines, mais aussi des radicaux-socialistes, des micros partis de gauche, et des militants chrétiens.  Une auberge espagnole se moque-t-on à l'époque. En réalité la  naissance d'une famille politique capable de rivaliser tant avec la droite française encore imprégnée de l'empreinte gaulliste, et le puissant Parti Communiste Français, qui a la sortie de la guerre domine la gauche française de la tête et des épaules. La conquête du pouvoir va durer 10 ans.  Le PS fonctionne comme un agrégateur de flux : la compilation de sources multiples  permet de ne rater aucune tendance et de voir plus large. En 1974, il ne manque pas grand chose pour battre Valéry Giscard d'Estaing. L'union de la gauche, une percée aux législatives de 1978, le PCF s'affaiblit et le PS croît.  Mai 1981,  Francois Mitterrand est élu président de la république. C'est l'alternance. Et si on excepte la période d'union nationale autour du général De Gaulle à la sortie de la seconde guerre mondiale, la première fois en cinquante que la gauche française accède au pouvoir. 


Nous sommes en 2017  la  famille socialiste française se déchire. Elle a un candidat officiel, Benoit Hamont, désigné par les primaires. Elle a un candidat parasite, Emmanuel Macron, qui, depuis le début, a  décidé de se présenter en marge du parti. Quand cette candidature hors appareil reçoit le soutien de députés,  d'anciens ministres,  et pour finir de Manuel Valls, lui même candidat à la primaire et donc signataire d'une promesse de ralliement derrière le vainqueur,  signifie bien que le Parti Socialiste Français est un train d'imploser. Plus il y aura de ralliement de poids autour d'Emmanuel Macron moins le parti aura de raison d'être. 



La grande force de Francois Mitterrand était  de faire la synthèse. Couvrir un spectre qui allait des centristes au Parti Communiste. Avoir à la fois la nouvelle gauche de Michel Rocard et la gauche ouvrière de Pierre Mauroy. Le socialisme des grands idéaux de Robert Badinter, et celui de la proximité avec Gaston Deferre . Cela n'avait pas que des qualités. Il y avait des tendances, des courants, des soubresaut, des expulsions parfois,  et surtout des combats d'éléphants. Il y avait le caractère énigmatique de Mitterrand, ambigu, séducteur, manipulateur. On ne disait pas toujours toute la vérité, mais le système avait le mérite de rassembler. Aujourd'hui le PS ne rassemble plus, il divise. Conséquence : il est dépassé à la fois sur sa gauche et sur sa droite.  La leçon ne vaut pas que pour le PS français. Tout parti politique est un outil qui n'a de sens que s'il vise la victoire électorale, sinon mieux vaut s'investir dans un  club de réflexion. C'est tout à fait respectable mais ce n'est pas le même objet. La pensée est un exercice individuel. La conquête du pouvoir une démarche collective. Ceux qui veulent retrouver une pureté de ligne au mépris du nombre et en excluant tout ralliement sont  de ce  point de vue aussi fautifs que ceux qu'ils accusent de dérive droitière. L'exercice de la démocratie suppose de convaincre l'autre par l'argument, les écrits ou la parole. Cela conduit à parler large et admettre le compromis. La pureté idéologique est un mythe révolutionnaire, tendance Danton, pas une réalité démocratique, surtout dans un pays de 60 millions d'habitants. 


Manuel Valls en poignardant Benoit Hamon assassine donc François Mitterrand.  Après 50 ans de durée de  vie, le PS est devenu simple mortel. Logique, prévisible. Depuis 2002 on sait que la présence de la gauche  au second tour n'est plus acquise. Que dans une société atomisée, en proie au doute, au chômage ou au déclassement social,  la réponse social-démocrate ne paraît plus suffisante ou pertinente. Pas assez différente du simple statuquo conservateur. Que Manuel Valls  signe un triple meurtre symbolique  (Hamon, Mitterrand et le PS) et repique vers le centre, c'est son droit. Il est en revanche plus grave  qu' un premier ministre, ancien ministre de l'intérieur déchire ses propres engagements. Bafoue des  règles qu'il s'était  engagé à respecter. Plus on martèle une promesse d'un ton martial moins elle est donc crédible. La démonétisation de la parole politique atteint son paroxysme. Par ces temps de populisme c'est  criminel. 


27 février 2017

Marcel Sel, de la polémique au roman

Attention, alerte copinage. Je connais Marcel Sel depuis longtemps. Depuis 2006 pour être précis, année où je l'interroge la première fois pour l'émission "le Grand Défi" sur RTL. Marcel vient de publier une série d'articles sur le mouvement flamand. Il est, à l'époque, l'un des rares  francophones  capable d'expliquer ce qu'est la NVA, ses racines historiques, ses compagnonnages douteux, son penchant populiste, mais aussi cette culture démocratiques qui fait que le parti de Bart De Wever ne peut pas être assimilé à ce qui s'appelle encore, à l'époque, le Vlaams Block de Dewinter. Nous bloguons de concert, ce qui nous fait au moins une activité commune. Puis, en 2012, je recrute Marcel Sel comme chroniqueur  pour l'émission "les Experts" sur Télé Bruxelles (aujourd'hui BX1). Il deviendra l'un des piliers de ce rendez-vous hebdomadaire. Oui, je porte une toute petite part de responsabilité dans sa relative notoriété. Je le précise car je sais le personnage clivant. Marcel enthousiasme ou irrite. Ses prises de positions déchaînent les passions, et il raffole de ces polémiques qu'il n'est pas le dernier à provoquer.  "La meilleure défense c'est l'attaque" pourrait être la devise du personnage qui adore prendre à parti mais souffre d'être attaqué en retour, ce qui débouche sur des pugilats virtuels aussi spectaculaires qu'inutiles.  Parfois même des opérations de bashing, pas toujours honorables. Notoriété de blogueur en bandoulière, ses papiers sont parfois interminables (fais court ! )  mais  reconnaissons que Marcel Sel défend souvent de belles valeurs. 
Maintenant que vous savez ce qui me relie à l'auteur (précisons que je ne l'ai quand même  jamais vu en dehors du boulot ), évoquons ce roman. Son premier. "Rosa" conjugue deux histoires en une. Celle du narrateur que son père humilie en le forçant à écrire contre rétribution. 30 euros par page noircie, c'est le salaire accordé à ce fils bon à rien. Lequel se venge en remontant dans le temps et en relatant une seconde histoire, plus ancienne. Celle de sa grand-mère, Rosa, juive italienne  face au facisme de Mussolini... et le fils semble en savoir beaucoup plus que son père sur ce secret familial. Je n'irai pas plus loin dans le roman, mais  les deux récits s'emboîtent, il est question de la Shoah, de persécutions et de violences, de judéité cachée. On navigue entre l'Italie des années 30 et le Bruxelles des années 2000. C'est cruel et violent comme l'histoire européenne, cosmopolite comme Bruxelles. C'est surtout à milles lieux du blog de Sel et de ses polémiques. Le récit est émouvant, la crédibilité historique s'appuie sur une bonne documentation, la construction maligne et le style, moins bavard que sur le web, est agréable. Quoiqu'on pense du polémiste, ce premier roman mérite d'être abordé sans préjugé et rangé dans la catégorie "bonne surprise".  Je ne suis pas critique littéraire. Marcel Sel n'aura pas le Goncourt. Mais lire Rosa ne vous fera pas perdre de temps. 

26 février 2017

Le LAB trio en parfait équilibre


On pense à E.S.T. Un trio classique (piano , contrebasse , batterie) qui mélange jazz et influences modernes, hip hop inclus, se place forcément sous l'ombre du géant et regretté Esbjorn Svensson. La comparaison est flatteuse mais insuffisante. Si le LAB trio explore les chemins parallèles ouverts par le trio suédois, la tonicité et la couleur musicale sont sensiblement différentes. Plus nerveuse pour les suédois, plus mélodique pour les belges.

Au centre Anneleen Boehme. Une femme à la contrebasse, c'est rare. On pense à Hélène Labarriere qui a travaillé avec Lee Konitz et Sylvain Kassap. Anneleen Boehme joue de bout en bout avec une admirable justesse, là où tant de contrebassistes s'autorisent des glissandos qui masquent un manque de précision. Elle possède un sens du rythme et de la pulsation communicatif. Sur scène Anneleen Boehme endosse la fonction de leader, assurant au micro présentation des morceaux et de ses camarades. Sauf que le LAB n'a pas vraiment de leader. Les musiciens n'y prennent pas de solo et personne n'impose son morceau de bravoure. Pas d'esbroufe mais un tissage collectif, une dentelle subtile pour carresser nos oreilles. Objectif équilibre. On pense aux grands trios d'Oscar Peterson ou de Keith Jarret, quand piano/basse/batterie communiquent d'égal à égal.

A droite,  Lander Gyselinck officie à la batterie. Conservatoire de Gand, trio de Kris Defoort puis le groupe Stuff :   Lander Gyselinck emprunte au hip hop ou au funk des rythmes binaires qu'il met au service d'une musique ternaire. La batterie ne soutient pas, elle complète, organise, magnifie. Le Jazz est son point de départ, mais la destination du LAB trio est plus lointaine. Influence diverses  et créativité, le Jazz s'élargit. On pense au trio de Shai Maestro et à Kamazi Washington.

À gauche Braam De Looze est au piano. Bien mieux exposé dans le LAB que dans Urbex. Avec lui, le clavier est bien tempéré, subtil, aérien, délicat. On s'offre deux incursions du côté de chez Bach (une fugue et une variation Goldberg) et c'est magnifiquement réussi. On pense à Jean-Pierre Rampal, l'un des premiers à avoir fait swinguer la musique  de Jean-Sebastien, mais ce swing là a pris un coup de vieux, la version du LAB nous semble pour le coup bien plus moderne et convaincante. Dans la salle des jeunes gens qui retiennent leur souffle et écoutent les constructions du LAB avec recueillement. Musique religieuse. On pense aux temps héroïques quand le Jazz était ce nouvel évangile qui s'inventait devant un public de connaisseurs. On écoute le troisième disque du LAB trio en se disant que le terme de laboratoire est bien choisi. On pense que le passage des trois  musiciens en studio est conforme à ce qu'on a vu sur scène et que Sony a bien raison de les distribuer. Puis on arrête de penser, et la musique prend toute sa place. 


19 février 2017

Le batteur est un soliste comme les autres

Deux concerts à l'agenda cette semaine. D'abord Brad Mehdlau à Bozar, jeudi. Public d'âge respectable, francophones, anglophones et néerlandophones mélangés. La place est à 28 euros, au bar, dans le couloir latéral, on sirote du vin blanc ou une coupette de champagne avant de s'installer dans la prestigieuse salle Henry Le Bœuf. Deux jours plus tard Antoine Pierre et sa formation Urbex (en format quintet) à la Jazz Station de Saint-Josse. Le ticket est à 10 euros, le bar au fond de la salle débite ses bières spéciales, Orval ou Rochefort, le public est mélangé, des habitués grisonnants aux plus jeunes venus pour l'affiche du jour.

Silence absolu à Bozar, apres le rappel des consignes d'usage, pas de photo astublieff, les notes de Brad Mehdlau coulent comme du miel. Le musicien  est au sommet de sa gloire, probablement l'un des meilleurs pianistes  du moment (seul Keith Jarret lui résiste encore, Herbie Hanckok est dans un autre registre, plus tonique et moins mélodique). C'est du jazz cinq étoiles avec un trio remarquable : l'impeccable Larry Grenadier à la  contrebasse, impérial comme à chaque fois qu'on l'entend (que ce soit avec Joshua Redman ou Pat Metheny, excusez des références ) et surtout Jeff Ballard à la batterie. Ballades et blues, c'est le programme  avec des standards de Cole Porter ou des compositions de Mehdlau, on déroule le thème, les musiciens se partagent les solos, s'échangent des regards. La musique respire, luxe,calme et volupté,  c'est beau et aérien, pas besoin d'en rajouter sur la technique, chaque note est essentielle, au service de l'émotion. 
Urbex  sur la scène exigüe du club de Saint-Josse est plus démonstratif. Tempo assuré par le chef de bande, les gamins ont une trentaine d'année, incarnent la prochaine génération de jazzmen belges, ils ont encore des choses à prouver.  La musique ici est très écrite, priorité à l'énergie et aux contre-temps, l'improvisation est  calibrée. Jean-Paul Estievenard maîtrise la sonorité, trompette bouchée frêle, incroyable justesse, et sensibilité évidente. Gueule d'ange juvénile, Bram de Looze est concentré et souriant sur son piano, Félix Zurstrassen assure le beat à la basse. On est frappé par Bert Cools et sa science des effets qui rappelle les sonorités d'un John Mac Laughlin période électrique. Il n'est pas pour rien dans la  couleur très  70's de l'ensemble. Les compositions d'Antoine Pierre aiment la rupture et l'innatendu. Urbex, pour exploration urbaine, escalade des gratte-ciels et plonge dans le vide à la syncope suivante. 

Si on rapproche ces deux concerts c'est pour se rappeler que le Jazz est une affaire de combat et d'équilibre. Combat entre le rythme et l'harmonie, combat entre l'improvision et l'écrit, combat entre musiciens qui par leur inventivité se font une place dans l'orchestre et attirent l'attention. Il faut prendre cette musique, la renverser et lutter contre elle pour en faire une nouvelle version chaque soir. Se mesurer au solo du voisin pour y apporter sa contribution.   Que les musiciens renoncent au combat et la musique sera fade. Qu'ils y mettent toute leur force et l'équilibre sera sublime. Le Jazz est affaire de tension. Brad Mehdlau qui se tord sur son piano ou Antoine Pierre qui joue des ruptures en proposent deux lectures différentes. Improvisation sereine à Bozar contre pulsation savante à la Jazz Station. 

Si on veut rapprocher ces deux concerts c'est aussi pour rendre hommage aux batteurs. Jeff Ballard joue avec deux caisses claires, avec ou sans timbre. Antoine Pierre alterne baguettes et maillets, tend un tissu pour étouffer ses peaux, impose de la main  le silence à ses cymbales . Les deux sont à la recherche d'une palette de sons la plus large possible. Aucun n'a besoin de cogner. Jeff Ballard s'affranchit volontiers du tempo et laisse la pulsation à Larry Grenadier. Son jeu fluide n'a plus rien à voir avec un soutien rythmique, la batterie est mélodie. Il est soliste au même titre que le pianiste qui l'a invité. Antoine Pierre , dans la position singulière du batteur au service de ses propres compositions, excelle dans les accents , c'est pêche et contretemps,  avant que sa musique ne se taise dans des silences soudains. 

Antoine Pierre a cité un jour Chick Correa dans ses influences. Jeff Ballard a aussi joué avec ce pianiste là. Mais ne dites pas accompagner. Pour les deux batteurs que l'on a entenducette semaine, que ce soit à Bozar ou à la Jazz Station, ce verbe ne convient pas. Un bon batteur n'accompagne pas. Il devance. 
Antoine Pierre Urbex // Les Douze Marionnettes - Live at Festival Brosella 2015, Brussels from IGLOO Records on Vimeo.

12 février 2017

Murgia et le triomphe du texte

LAÏKA teaser from Théâtre National/Bruxelles on Vimeo.

Quelques casiers de bières, un accordéoniste aux lunettes noires et un rideau rouge. Le décor est minimaliste, le monologue puissant. David Murgia seul en scène pendant une heure quinze, incarne un narrateur qui ne déteste pas le peket, cet alcool de genièvre si prisé en Wallonie. L'acteur , lui, se contente d'eau minérale entre deux tirades. Histoire de faciliter la diction. C'est qu'il y a du débit ici. Le débit de boissons du décor, et surtout le débit de Murgia. Rapide, véloce, précis.  Une fièvre de mots qui se bousculent en rafale. Le débit de la vie aussi. Des vies accidentées, cabossées, pressées, opprimées. Le pilier de bar, la vieille qui perd la tête après avoir perdu son fils, le manutentionnaire africain exploité dans un entrepôt, la prostituée. David Murgia dans son manteau noir enfile les personnages les uns après les autres. Sobre et convaincant. Et  ce débit soutenu nous enivre du début à la fin. Apres le discours à la nation, David Murgia triomphe à nouveau. Critiques enthousiastes, salles combles et applaudissements mérités, y compris quand les spectateurs se lèvent pour les rappels.
Mais le plus beau compliment qu'on puisse faire à un acteur est celui-ci : ce n'est pas le triomphe de Murgia qui compte, c'est le texte qu'il sert. Derrière le flot (on serait tenté d'écrire le flow, comme les rappeurs)  de David Murgia, ce torrent de mots qui dévale tout droit de la montagne pour envahir les salles de théâtre, il y a le texte d' Ascanio Celestini. Déjà à l'œuvre dans le "Discours à la Nation" c'est un tandem acteur/auteur qu'il faut saluer ici. Un texte à tiroirs, avec ses répétitions, ses ellipses, ses retour en arrière, et ses personnages qui finissent pas former un récit choral. Unité de lieu et d'action, multiplication des points de vue. C'est la condition des gens modestes qu'on brosse. Celle des piliers de bar, des déboussolés, qui n'ont que leurs corps ou leurs muscles à vendre au plus bas prix et dont la révolte, ils le savent bien, restera vaine. Ne pas se plaindre, quand on pense aux  100 000 réfugiés morts en tentant de traverser la Méditerranée . Le personnage central c'est Jésus et il regarde par la fenêtre disent les ciritiques... on n'a vu ni Jésus ni la fenêtre (ce drame des dossiers de presse qu'on recopie tels quels ) mais plutôt un mélange de Zola et de Karl Marx décrivant la vie d'un sous-prolétariat d'aujourd'hui. Précarisés, mais pas trop, isolés mais lucides, révoltés mais sans illusions, les personnages de Celestini sont en quête d'un collectif impossible. Comme dans la vie, le monologue rend impossible la coalition. On empile les expériences et les points de vue, on mesure leur concordance mais on ne peut pas les articuler pour en faire un levier. L'individualisation rend la révolte illusoire. Chacun pour soi et dieu pour tous. Ou plutôt chacun chez soi et misère pour tout le monde. À la différence du  Discours , Laïka n'est pas directement politique. C'est une peinture sociale et psychologique et la plume de Celestini s'est faite plus universelle. Le vocabulaire est plus accessible, le style plus implicant, qui s'adresse aux messieurs du bar... 
La pièce évoque l'intervention des forces de l'ordre face à un mouvement de grève. Elle se termine sur un passage à tabac. Des policiers face à un clochard, et trois  pauvres bougres qui tentent de s'interposer. 
C'est un dimanche matin. On écoute les infos à la radio. Il y a la colère des ouvriers de Caterpillar à Gosselies. Les gardes frontières libyens dont on voudrait qu'ils bloquent le flot de réfugiés. La bastonnade du jeune Théo dans un banlieue française, matraque enfoncée dans l'arrière train. Une manifestation féministe qui se heurte aux masculines matraques de la police bruxelloise. On revoit David Murgia qui entre et sort nerveusement les mains de ses poches. Et on se dit qu' Ascanio Celestini vient de magnifiquement dépeindre ce début d'année 2017. 

05 février 2017

La maltraitance des cordes

C'est un club de Jazz qui a l'avantage d'être pas loin de la maison. Il n'a pas (encore ) la réputation du Duc des Lombards, du New Morning ou du Sunset, ses homologues parisiens, mais on y boit des bières rafraîchissantes (c'est Bruxelles ) et on y écoute une programmation qui ne m'a jamais déçu. Cette semaine un violoniste (Yves Teicher)  et un pianiste (Fabian Fiorini). On y allait en mode découverte et on est resté scotché. Yves Teicher, d'abord. Sa dégaine  de "Depardieu du Jazz" cache la musicalité d'un Grappelli conjuguée à l'audace d'un Léo Ferré. Teicher déstructure, détourne, détruit, reconstruit. La virtuosité  et la vélocité d'un soliste classique, mais aussi les trémolos d'un violon tzigane et une gourmandise à tout avaler. Fabian Fiorini ensuite. Sa main gauche a les accents du ragtime, sa droite le sens du lyrisme, son sens de l'improvisation offre des harmonies d'une richesse incroyable. Les deux hommes jouent d'abord séparément. Ca bûcheronne. On cogne dur sur le clavier, on joue des dissonances sous l'archet, c'est la maltraitance des cordes. Teicher grogne comme un Keith Jarrett de mauvais poil avant de s'offrir une declamatarion magnifique sur la liberté dans le Jazz. Finalement le jazz, le punk, la liberté et la poésie c'est une seule et même révolution. Puis les deux hommes jouent ensemble. Leur virtuosité eclate. Le violon vous arrache des émotions à faire pleurer un tortionnaire de Daesh mais on n'aura jamais le temps de verser une larme. Le piano de Fiorini emporte déjà  tout comme une déferlante. Surtout les deux hommes aiment trop la musique pour la prendre au sérieux et s'installer dans la facilité. On décale, on parodie, on ironise. La truite de Schubert est définitivement envasée, les feuilles mortes sont passées au broyeur et Paganini, s'il avait assisté au concert, aurait probablement renoncé au violon. Le public (c'est nous) passe du rire au larme. Dans le registre  parodie musicale la framboise frivole prend des allures  d'aimable spectacle de collégiens. Parce qu'ici on désacralise, mais ça sonne quand même.  Avec Jean-Marie Hacquier, le critique historique de Jazz Hot (qu'il ne m'en veuille pas de préciser que l'auteur de ce blog le lisait quand il avait 20 ans) on se dit qu'on a désormais de la chance de voir les scènes de Jazz se multiplier à Bruxelles. C'était à la Jazz Station. On y est jamais déçu.